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Samedi 9 Mai 14 heures, Marigot Bay, St Martin, Antilles. Armé d'un gros feutre noir, je trace enfin la dernière ligne de notre interminable liste de préparatifs pour la transat retour. J'en arrive à croire que le plus grand défis dans une navigation au long cours c'est bel et bien d'être prêt. Pour peu que l'on aime bien manger comme nous et pour peu que l'on ait un bateau qui ne soit pas au top, tout comme le nôtre, il faut compter au minimum une semaine pour arriver aux bout des préparatifs. Je chiffonne symboliquement ma feuille de papier et la jette à la poubelle, ce qui me remplit de joie. Oui, nous sommes prêt et oui nous partons pour rentrer en Europe. Je suis, enfin nous sommes, impatient de repartir en mer et voilà, maintenant il n'y a plus qu'à savourer la navigation.

 

Nos amis nous invitent à une dernière soirée Reggae et naturellement vu notre état d'excitation ça ne pouvait pas se terminer raisonnablement. 13 bières "President" plus tard, autant de punch pour Cordélia et après de chaleureuses embrassades d'au revoir, Ulysse nous ramène en annexe dans la plus grande joie. Pour sûr, la soirée était réussie. Par contre, le réveil le lendemain l'est un peu moins. Convaincu que mon enthousiasme viendra à bout des effets secondaires de cette sympathique soirée, muni d'une brosse et d'un bout de bois, je me jette énergiquement à l'eau. "Petits mollusques accrochés sur la coque, attention j'arrive!"... 3 apnées plus tard, un mètre carré de coque frotté, je remonte en urgence, à moitié suffoqué et ma tête qui ne veut rien savoir. Les records du grand bleu, c'est pas pour aujourd'hui. Bon , c'est pas grave, finalement les mollusques ont aussi le droit de traverser l'océan.

 

De retour dans le bateau, je tombe sur Cordélia, dont le teint livide n'a d'égal que  son regard vitreux. Elle m'explique alors que le moindre effort lui est insurmontable. Après un régime jambon oeuf café, nous réussissons néanmoins à lever l'ancre en bons derniers à 16 heures. Oui, nos copains, eux, moins jeunes, n'ont eu aucun mal à se lever ce matin et sont même passé faire un sympathique tour autour de notre bateau. Pour eux, le voyage commence, Anegada passe Panama dans 1 an et la Comète passe une année à St Martin avant de continuer leur périple là où les envies du moment les emmèneront...

 

C'est alors qu'un bateau inconnu, nous tourne autour. "Haah, ouais, je le reconnais, c'est le grand barbu d'hier soir, ils partent aujourd'hui aussi". - Hé Mapilo, on part dans une heure, on vous appelle quand on part". On y croit pas  vraiment mais on essaiera.

 

Départ, on remonte le mouillage, on tire des bords pour passer à l'Est d'Anguilla avant la nuit. Rien de spécial, tout va bien. Un petit pincement au coeur néanmoins à regarder la dernière terre s'éloigner jusqu'à ne plus la voir. J'appelle Mapilo à la tombée de la nuit, ils sont à 4 miles devant nous. On va essayer de garder le contact radio le plus longtemps possible, c'est sympa de naviguer à deux et toujours plus sécurisant. Le premier qui croise des cargos appelle les autres. Le lendemain, les discussions avec Mapilo s'intensifient et nous constatons que nous avons des vitesses très similaires. On se suit, on discute et, drôle de situation, nous découvrons deux personnages dont nous nous rappelons presque pas les visages. Allez savoir pourquoi, ils ont décidé de me surnommer "la marmotte". Nous naviguons ainsi à vue ou par contact radio durant une semaine, jusqu'à ce que nos routes divergent.

 

Les premiers jours, nous naviguons au près bon plein dans l'alizés d'est direction au nord. Nous espérions arriver rapidement dans la zone de molle afin d'atteindre au plus vite la zone des vents d'Ouest à la hauteur des Bermudes, car c'est à cet endroit là qu'on peut normalement bifurquer à droite route plein Est sur les Açores. Mais Eole ne nous a pas facilité la tâche. Une dépression placée au sud Est des Bermudes très creuse et stationnaire nous a bloqué durant plusieurs jours au près. Impossible d'aller à l'Est au risque de se retrouver au centre de la dépression, nous avons passé 3 jours à tirer des bords et faire des moyennes journalières inférieures à 50 miles.

 

Ainsi après 13 jours de près intensifs, nous atteignons la fameuse zone de pétole vers le 33ème parallèle nord. Une rencontrons une mer plate comme le lac, plus un bruit, plus un mouvement. Nous avançons au moteur. Un soir, lassé de vivre avec ce son abrutissant, nous décidons de nous arrêter. J'ai jamais eu autant le vertige en bateau. Soudainement envahi par le sentiment d'être une bête minuscule posée sur la surface lisse de ce désert, nous prenons conscience de sa réelle dimension. Le silence total, l'immobilité, la clareté du ciel et ces 5000 mètres de fond font travailler notre imagination. Sans moteur, nous nous sentons bloqué entre mer et ciel, à l'interface de deux éléments immatériel que sont le l'eau et l'air, deux mondes tellement impénétrables pour l'homme. Je repense à ma mère qui m'a tant dit que pour elle "la navigation au large est une prison". Isolé sur ces 12 mètres carré, bloqué par cet implacable horizon circulaire, je nous sens bien à la merci de ce monde tellement mystérieux. Que peut il donc y avoir sous nous? Ne préférant pas trop tergiverser, nous décidons de redémarrer le moteur. Le déplacement nous rassure, avancer c'est l'espoir d'arriver.

 

Après 2 jours de moteur, nos touchons les premiers vents d'Ouest. Nous rencontrons une quantité impressionnante de physalies, sorte de méduse flottante aux couleurs rose et bleu vifs et aux tentacules urticaires. Ulysse en fait d'ailleurs les frais lors de la capture d'un spécimen malgré toutes les précautions entreprises. Les jours suivants nous voyons les dépressions nous passer au nord ce qui nous permet de toucher des vents portants entrecoupés de périodes de pétole. La pêche est particulièrement médiocre malgré tous nos efforts et nous commençons à faire attention à nos réserves, histoire de ne pas manger que du riz à la fin du voyage. Les rythmes de quart avec Cordélia se rallongent jusqu'à une fréquence de 8 heures - 8 heures, c'est-à-dire que je vais me coucher à 6 heures le soir, me lève à 2 heures le matin et après je laisse dormir Cordélia jusqu'à ce qu'elle se réveille autour des 10 heures. Grande satisfaction de cette fin de voyage, Cordélia juge de mieux en mieux à quel moment il est nécessaire d'entreprendre une manoeuvre, et confiant, je dors paisiblement. Ulysse participe aussi à la gestion du bateau en effectuant des quarts de surveillance le matin d'une durée de 1 à 2 heures. Le temps passe et les journées s'accélèrent. A peine levé que c'est déjà le soir. Il me semble que chaque jour nous sommes moins actifs. Nous dormons de plus en plus, nous sommes de moins en moins ambitieux pour faire à manger, avec la chute des températures nous passons la quasi totalité de la journée à l'intérieur et nous barrons pour ainsi dire jamais. Je repense à un professeur de physique qui aimait dire durant ces cours d'un ton solennel "tout système physique cherche toujours à atteindre le niveau d'énergie le plus bas possible". Comme l'eau qui s'écoule sur une pente pour réduire pour réduire son niveau d'énergie potentiel, la fatigue latente mais aussi la perspective des jours futurs de navigation nous amenait à réduire naturellement notre activité afin de nous préserver. Après le 20ème jour, je commençais à me sentir impatient d'arriver. Pour Cordélia et Ulysse par contre, ils semblaient très à l'aise sur le bateau tout le long de la transat, Cordélia souffrant un peu du froid, mais très peu de l'isolement. Le rythme de la mer semblait bien leur convenir.

 

Ainsi après 26 jours nous apercevons le soir les lumières de Flores. Nous mouillons à 4 heures du matin derrière la digue de protection sans difficulté. Quel drôle de voyage! Je mélange tous mes souvenirs, il me semble déjà y avoir plus de chronologie. Suis-je parti une semaine ou quatre? Il me semble que sans le journal de bord, il me serait impossible de le dire. Ulysse rédigeant son journal de bord quotidien m'annonce alors que notre voyage a débuté il y a 300 jours. C'est le temps qu'a passé Moitessier tout seul sur son bateau sans voir la terre. Comment a t'il fait pour ne pas perdre la tête? Nous buvons un apéro pour fêter notre arrivée avec le jour qui se lève.

 

Je cherche le sommeil, mais je me réveille toutes les 15 minutes. "Que se passe t'il? Nous n'avançons plus?"

- Cordélia qu'est que tu fous?

- Ben j'essaie de dormir, si tu pouvais arrêter d'hurler...

- Haaa, merde, je suis con, nous sommes arrivés.

Petit réflexe d'une longue navigation, où l'on est toujours à l'écoute du bateau.

 

 

    

 

    

 

    

 

    

 

         

 

    

 

    

 

    

 

    

 

    

 

    

 

    

 

         

 

    

 

         

 

    

 

    

 

    

 

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