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Comme mentionné à la page d'accueil, lors de notre navigation transatlantique entre le Cap Vert et la Barbade, nous avons du faire face à des conditions météorologique particulièrement difficiles pour la saison. Il sévissait alors une tempête dans l'Atlantique Nord et sur les côtes européennes, dont il apparaît que l'influence se soit étendue jusque sur notre zone (où souffle l'alizé du nord-est), créant des conditions météorologiques particulièrement fortes pour la saison.

Evidemment, nous avons une quantité d'anecdotes à raconter. Afin de rester le plus objectif possible, je tente dans cette page de présenter d'abord une analyse froide de l'enchaînement des événements qui nous ont amené à terminer la navigation sous gréement de fortune. D'autre part, votre auteur préféré Dimitri, s'est attelé durant plusieurs jours à la rédaction d'un texte plus romancé présenté dans sa page "perso" l'oeil de Dim.

Accéder à "l'Oeil de Dim".

 

Transat Cap Vert - la Barbade ou le sauvetage improbable du mât

Après 3 jours de préparations à Praia sur l'île de Santiago, nous quittons finalement le Cap Vert le 8 Janvier  pour traverser l'océan Atlantique jusqu'à l'île de Tobago. Les premiers jours de navigation se déroulent relativement agréablement par 4 à 6 Beaufort dans une mer néanmoins déjà forte. Tout fonctionne à merveille, nous naviguons uniquement sous génois enroulé et enthousiastes, nous traçons quotidiennement notre route sur la carte avec des distances moyennes de 130 miles par jour. Après quelques pertes de leurres, la pêche s'annonce plus prometteuse et nous sortons régulièrement de belles coryphènes, à tel point qu'après 4 jours nous nous voyons contraint de stopper la pêche, notre stock de poissons étant suffisant pour rassasier la horde de goinfres que nous formons. Le 14 février, le vent forcit à 6 ou 7 Beaufort, la mer grossit pour devenir très forte et nous subissons régulièrement des grains jusqu'à 40 noeuds. Une houle croisée d'est et de nord s'installe et de nombreuses vagues déferlent sur le bateau. Nous naviguons sous voiles réduites (5 m2 de génois enroulé) à une vitesse moyenne de 5 noeuds. Nous prenons quotidiennement la météo et la situation ne nous inquiète guère puisque nous sommes portés par la vent et les vagues et nous savons qu'à cette saison, il est impossible qu'un cyclone se développe. Bien que les conditions soient relativement fortes elles restent néanmoins tout à fait navigables pour un voilier tel que Vagualarme. D'autre part, nous nous voulons prudents, puisque nous mettons un point d'honneur à préserver le matériel en limitant la vitesse du voilier à 5.5 noeuds (et donc limiter les efforts dans le gréement), à préserver l'équipage en dormant suffisamment et en se nourrissant de manière équilibrée (Cordélia a d'ailleurs démontré d'étonnantes capacités pour faire à manger dans une cuisine de taille réduite et mobile) et en nous harnachant systématiquement lorsque nous sommes sur le pont.

Malgré notre prévoyance, le 15 à 23h UTC, dans un grain particulièrement fort, à la position N15deg17min.2 W038deg49min.6, à 800 miles du Cap Vert et 1300 miles des Antilles, alors que je me trouve à l'intérieur du bateau, j'entends un bruit de choc qui ne m'annonce rien de bon. Je me précipite sur le pont. Dimitri, à la barre, n'a rien entendus. Le volume important du son du vent et des vagues couvre tous les autres bruits, il s'étonne alors de me voir tellement inquiet. D'un coup d'oeil, je fais le tour du gréement et je vois l'étai (l'un des câbles qui tient le mât qui est simplement posé sur le pont) qui ne se trouve plus dans l'axe du bateau, mais 50 cm trop à bâbord. Montée d'adrénaline, c'est évident, l'étai a lâché! Le mât peut tomber à tout moment. Je dis à Dimitri de ne surtout pas changer de cap et de bien rester vent arrière. L'étai (et donc le mât) est maintenu uniquement par la corde de l'enrouleur. Le génois se déroule entièrement et bat extrêmement violemment. En quelques seconde, tout l'équipage a compris la gravité de la situation et se retrouve alerte dans le carré. Cordélia me passe la lampe frontale, allume le feu de pont et harnaché, je pars installer l'étai largable (un câble qui sert à hisser le foc) qui nous servira temporairement d'étai. A ma gauche, le génois déroulé bât d'une étonnante violence et l'écoute attaché à sa pointe frappe le pont et tout ce qui se trouve sur son chemin tel un fouet de diamètre géant. Vu l'urgence, je me précipite tête baissée et l'écoute me fouette légèrement le front et fait sauter la lampe frontale. Déterminé, j'installe l'étai largable, et durant ce temps, je suis rejoins par Dimitri qui me propose son assistance. Sans que j'ai le temps de lui répondre, je ressens un coup sur le visage, mais plutôt mou. Déboussolé, je me retourne vers Dimitri qui m'informe que je me suis ramassé un poisson volant (véridique). Passons.

L'étai largable installé et donc le mât assuré, nous reculons immédiatement, pour éviter l'écoute folle. Impuissant, nous voyons le génois battre, nous tentons de l'enrouler, mais l'enrouleur a explosé avec l'étai et il faut retourner à l'avant pour l'enrouler à la main. Il faut faire vite me dis-je, sinon il ne restera bientôt plus rien de la voile. C'est alors que je remarque que le génois se déchire au point d'écoute. Je n'ai pas eu le temps de peser mes mots, que je vois la déchirure traverser toute la voile sur la hauteur. Les 2 morceaux ne tiennent maintenant ensemble plus que par le nerf de chute, et nous décidons de le couper au couteau. Nous ne pouvons plus sauver la voile, il faut en finir, pour que le mât arrête de ramasser des chocs pareils. La voile est maintenant libre, elle bat sous le vent. Cordélia ramène le morceau attaché à l'écoute, pendant que je réussi à fixer l'enrouleur et à enrouler le reste de génois à la main depuis l'avant. J'utilise toutes les drisses libres pour assurer le mât.

Le mât est temporairement sauvé. Nous entrons tous dans le carré. J'explique la situation à mes équipiers. Le mât tient avec l'étai largable qui est de résistance limitée. On ne peut plus tendre correctement le gréement qui est donc trop mou. Notre principale voile est foutue. Le vent est beaucoup trop fort pour mettre la Grand voile, même avec 3 ris. Mettons nous à la cap et allons dormir quelques heures, jusqu'à ce que le jour se lève ou nous vérifierons l'état du mât. Nous aurons peut-être les idées plus claires.

L'équipage trouve ma proposition raisonnable et chacun s'installe dans sa couchette. C'est alors qu'une déferlante monstrueuse vient frapper le flan tribord du bateau. Je sens le bateau qui se couche et se déplace sur plusieurs mètres, l'eau qui passe par dessus le pont. Merde le mât, satanée houle croisée... J'écoute, quelques secondes de doutes, non le mat tient toujours. Dimitri, la voix vibrante me demande "c'est normal?". Ne sachant que dire, je lui répond que c'est une déferlante... un peu grosse.

Durant plusieurs heures, je ne trouve pas le sommeil. J'écoute, j'écoute et j'écoute encore. Je connais chaque son du bateau. Je sais lesquels sont normaux et lesquels sont nouveaux, je jauge, j'essaye de deviner ce qu'il se passe et de prévoir ce qu'il pourrait se passer. Finalement à 7 heures, le jours se lève et je saute dans mon ciré et mes bottes. Harnais et sur le pont. Immédiatement suivi par Peck, nous tentons d'analyser la situation. 35 nœuds établi une houle de 3 à 5 mètres, le mat semble tenir. Nous discutons. Ensuite rejoins par Cordélia, elle constate des prémices de bas-hauban qui lâche. Merde, merde et remerde. C'est toujours pareils. Lorsque qu'une pièce lâche, on surcharge les autres et alors c'est la cascade de rupture. Nous devons nous atteler à soulager le au maximum le gréement. Facile dans ces conditions!

Nous restons un moment sur le pont sans rien dire. Le ciel est gris, il pleut parfois. Je me sens soudainement fatigué du bruit et du mouvement de la mer. Nous nous sentons petits, un peu cons aussi d'être là. Je ne doute pas encore, je sais que nous arriverons. 1300 miles, la route est peut-être encore longue, mais une chose après l'autre, d'abord reprendre notre route, d'abord penser au 100 prochains miles et après seulement la suite. Julien qui ne perd jamais le nord, me dit qu'après tout, même s'il était venu pour le cap vert, les Antilles, le soleil et les beaux lagons, la Bretagne en hiver c'est bien aussi. Nous décidons de commencer par reprendre la route à sec de toile (quoi faire d'autre?), nous avançons malgré tout à 4 - 5 noeuds, c'est qu'il y a de l'air. C'est parfait, le bateau est manoeuvrant et à ce rythme nous effectuons 100 miles par jours et nous arriverons dans 2 semaines. Les choses semblent se régler d'elles-mêmes.

Petit à petit nous fixons tout ce que nous pouvons, naviguons à sec de toile ou sous tourmentin et conservons notre moyenne de 100 miles quotidien. Et malgré une mer pénible qui déferle systématiquement sur le pont et inonde régulièrement le carré, tout va bien. Le bateau ramasse, mais tient bon. Dimitri, qui connaît bien le milieu automobile, s'étonne non seulement de la puissance de la mer mais aussi de la résistance d'un bateau. Avec des chocs pareils, n'importe quelle voiture serait bonne pour la casse depuis longtemps.  

La mer étant toujours forte et les vagues déferlantes, la suite de la navigation se passe dans un environnement très humide. A force d'être assis dans des habits mouillés ou dans des cirés qui ne sèchent pas, nous avons des boursouflures aux fesses très douloureuses (on vous épargnera les photos). Mais la bonne ambiance reste de vigueur et chacun s'efforce de faire au mieux pour que tout se passe bien.

Malgré tout, le 26 à 3h UTC (je ne sais pas pourquoi les emmerdes arrivent toujours la nuit), à 250 miles de la Barbade, je suis sorti de mon sommeil par un bruit anormal. Le scénario se répète, je cours sur le pont en caleçon et harnais. Cette fois, le bas-hauban a définitivement lâché. A priori moins grave que l'étai, avec la vague, le mât devient très instable (mouvements de grande amplitude à mi-hauteur) et je le vois tomber à chaque vague. C'est certain, il ne va pas faire long. Cordélia suggère que nous allions tous à l'intérieur, ce serait plus prudent, car le mât va nous tomber sur la tronche. C'est vrai, ça serait plus raisonnable, mais je ne peux attendre que mon bateau se détruise. Dak, alors on y va tous et si vas devant tu mets le casque. Nous devons passez une corde autour des barres de flèches et la tendre à mort au winch pour stabiliser le mât. Mais comment la monter? Nous passons des heures à essayer de balancer une corde par dessus la barre de flèche, mais impossible, tout bouge, il fait nuit, il pleut et c'est un bordel chaotique sur le pont. Nous essayons avec du fil de pêche et des poids, des cordes et des bouteilles d'eau, tout s'emmêle, l'antenne radio y passe, fatigué nos idées s'embrouillent.

A chaque vague, nous voyons le mât fléchir de 50 cm à mis hauteur puis repartir dans l'autre sens jusqu'à ce qu'il soit stoppé net par le bas haubans dans un boucan infernal. Nous faisons fausse route, la solution doit être plus simple. Elle n'apparaîtra que le lendemain matin, comme une évidence, à croire que dans l'urgence j'avais perdu tout bon sens. Attacher un bout autour du mât, le monter à l'aide d'une drisse et tendre le tout. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt, ça marche bien, l'amplitude du mouvement est fortement réduite bien que la flexion du mât soit toujours présent.

Cette fois le mât tient vraiment à peine, un petit câble pour hisser un foc et un vieux bout comme gréement. Hisser les voiles et donc charger le mât serait provoquer la catastrophe. Heureusement nous ne sommes plus qu'à 2 jours de la Barbade. Nous terminons la traversée sous gréement de fortune sans appliquer aucune voile sur le mât, afin de limiter les efforts. Durant 2 jours, à chaque vagues, je sens le mât qui pars en flexion. qui reviens et est stoppé net par le bas haubans qui reste. Bien que chaque coup soit d'une force limitée, j'ai l'impression que le matériel fatigue. Un simple calcul ne me réconforte guère : nous prenons une vague toutes les 15 seconde, soit le mât prend 4 chocs par minute soit  environs 6000 coups par jour. Sentiment insupportable d'impuissance face à la destruction de son propre bateau. J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus. Cordélia sent que nerveusement je fatigue et s'occupe de moi comme une mère de son fils.

Lors de notre arrivée à la Barbade, nous nous faisons remarquer par notre bateau éclopé et différents marins viennent à notre rencontre. Nous sommes heureux de pouvoir raconter nos déboires et nous nous délestons allègrement de cette charge émotionnelle. La réponse de nos interlocuteurs nous surprend et nous enthousiasme. "You did it men, across the atlantic with 2 wires less and no more genoa!". Sacrés américains, j'adore, toujours optimistes. Apparemment, nous ne sommes pas les seuls à avoir pris du gros temps puisqu'au jour ou j'écris ces lignes un navigateur américain est toujours porté disparus depuis plus d'une semaine...

     

    

    

    

    

    

    

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